Du temps où la pierre était molle
Première partie :
Chapitre 1
Solhane contempla son triste reflet dans l'eau. Une dizaine de barques glissaient silencieusement vers le paquebot où siégeait le gouvernement du pays. Elles étaient cinq jeunes filles par barques soit quarante-neuf concurrentes. Toutes aussi belles les unes que les autres, sublimes et élégantes; elle n'avait aucune chance.
Sa cousine s'était faite éliminer dès la première sélection car elle aimait déjà quelqu'un. Solhane n'avait ni amoureux, ni amant, ni promis, ni fiancé, ni mari. Certes, les vagues brunes de ses cheveux étaient à désirer mais elle n'était ni la seule brune ni la seule aux cheveux ondulés. Ses cheveux étaient de soie. Est-ce pour cette raison qu'elle se trouvait sur cette barque aujourd'hui ? Elle ignorait ce qui allait se passer c'est pourquoi elle angoissait et personne n'était là pour la tranquilliser.
Solhane lâcha un soupir d'impatience. Elle avait hâte que tout se termine. Hâte de rentrer chez elle. Hâte d'en finir avec cette longue et ennuyeuse semaine où elle verrait le roi. Une vague de frissons parcourut son corps. La brise de ce beau soir était fraîche mais ce n'était pas cela qui la faisait frissonner. Elle avait hâte de le voir. Le roi était beau, vraiment très beau. Un charmant jeune homme au sourire éclatant dont elle rêvait souvent... Solhane cligna des paupières. Non, elle n'était pas digne de lui ni du titre de reine qui lui aurait été attribuée si elle s'était mariée avec lui. Et puis, il devait être trop prétentieux pour s'intéresser à elle. Tant mieux.
C'était un beau soir et la brise fraîche jouait dans les cheveux. Elle les soulevait et les faisait retomber de-ci de-là, au gré de son humeur. La douce rumeur de l'eau que soulevait les rames l'accompagnait. Dans ce calme miroir, se reflétait un discret sourire de lune. Les lumières de la rive noyée de brume et au loin, de plus en plus près, celles du luxueux navire. La nuit enveloppait de mystère et de mélancolie l'obscurité de la mer.
Enfin, les premières embarcations atteignirent le paquebot. D'un balcon pendait une échelle. Certaines jeunes filles protestèrent. Qu'espéraient-elles ? Elles n'étaient pas encore reine. Les plus douillettes, les plus peureuses, les plus maladroites furent ainsi éliminées. Et déjà, repartaient vers le rivage, de douloureux pleurs, de déchirants cris. Les premiers d'une longue série.
Sans problème, Solhane se hissa jusqu'au balcon. Secrètement fière d'elle, elle contempla les alentours et demeura immobile d'éblouissement. Or, joyaux, cristal, onyx, ambre, nacre, marbre, porcelaine, argent, chêne, noyer, hêtre, ébène, velours, satin, soie, dentelle, peaux d'animaux, tapisseries, peintures, fresque, lustres, vases, coiffeuses, lits à baldaquin, piscines, Spa, jacuzzis... Elle ferma les yeux et inspira profondément laissant les odeurs se répandrent en elle. Chaque pièce possédait sa senteur. Bois de rose, acajou, camphre, santal, cèdre, jasmin, rose, lavande, menthe, patchouli, ylang-ylang, niaouli, eucalyptus, acacia, chèvrefeuille...
Tout était grand, tout était étincelant, tout était resplendissant.
On leur fit visiter le paquebot puis on les conduisit chacune à leur chambre. Elles avaient quatre heures pour se préparer. Pour beaucoup, ce n'était pas assez. Pour Solhane, une simple heure aurait amplement suffit. Elle poussa la porte en bois sculpté et se retrouva dans un salon. Par delà celui-ci, une chambre et en face la salle de bain et les toilettes. Le lit n'était pas à baldaquin mais il semblait si douillet que Solhane s'y allongea et s'y endormi immédiatement.
Dans le salle du trône, les jeunes filles s'alignèrent. Solhane se trouvait parmi les dernières. Elle s'était réveillée en sursaut et ayant vu l'heure, s'était préparée prestement. Puis s'était jetée dans les couloirs et les avait traversés comme une flèche. En apercevant les autres, elle avait failli faire demi tour. Elle qui avant en était si fière, s'était sentit bien ridicule vêtue de sa piètre robe. La plupart des parents s'étaient ruinés pour offrir à leur fille ces tenues de princesse. Cela n'avait aucune importance pour eux puisque que la dote qu'ils recevaient, en échange de la participation de leur fille, pouvait tout rembourser et même leur offrir une vie de bohème. Ce n'était pas ce que voulaient les parents de Solhane. Ils ne voulaient pas vivre dans la misère jusqu'au retour de leur fille. Ce que la dote leur apporterait, ils voulaient le partager entre ceux qui n'avaient pas de toit pour dormir.
Quelle nécessité que sa robe soit aussi belle que les autres? Solhane se fichait de cette cérémonie. Ou croyait s'en ficher. Quand les trompettes annoncèrent l'arrivée du roi, elle ne put empêcher son cœur de s'accélérer.
« As-tu préparé tout ce qu'il me faut ? Je ne serai pas de retour avant un bon mois.
- Fais attention à toi.
- Ce n'est pas moi qu'ils risquent de tuer si les choses tournent mal. »
Il se pencha sur son cheval, la saisit par la nuque et l'embrassa.
« Soyez prêts à les accueillir.
- Va tranquille, nous serons prêts. »
A ce moment, le cheval décida qu'il était temps de partir. Il s'élança et son cavalier dut jouer de son adresse pour ne pas tomber.
« Je t'aime ! eut-il juste le temps de dire.
- Moi aussi ! »
Mais sa réponse se perdit dans la nuit. Elle regarda sa silhouette se faire engloutir par l'obscurité de la forêt.
Le bruit d'un galop le réveilla. Inquiet, il se faufila vers la fenêtre proche de la porte. Il souleva discrètement le rideau et soupira en reconnaissant l'ombre qui attendait. Il ouvrit la porte avec un sourire de soulagement.
« Ah c'est toi, Elyodnace !
- Désolé de vous déranger si tard. Je vous apporte le cheval si cela ne vous gêne pas.
- Si tu n'apportes pas les ennuis avec.
- Non, juste le cheval.
- Tu es sûr de ne pas vouloir boire au moins quelque chose.
- Je suis déjà en retard, merci. »
Elyodnace se détourna et disparu dans le nuit. Lenny soupira. Pourquoi avait-il le sentiment que les ennuis arriveraient quand même ? Pourquoi ce départ précipité de Elyodnace le perturbait tant ? Il ne désirait pas que les problèmes politiques viennent troubler sa paisible vie. Il avait déjà remarqué des changements et se disait qu'il serait bien de partir en campagne. S'éloigner le plus possible de la ville où il pourrait y avoir des émeutes.
Lenny soupira encore une fois. Il retourna dans sa chambre.
« Qui était-ce ? » demanda une voix ensommeillée. Une petite tête sortit des draps et des yeux gonflées le regardèrent intrigués.
« C'était ton frère qui nous laissait son cheval.
- Ah !
- Rendors-toi Caprite, tout va bien.
- Il rejoignait le paquebot, certainement pour la cérémonie.
- Il avait l'air pressé. »
La jeune femme fronça les sourcils.
« Tu crois qu'on va devoir partir ?
- On réfléchira à tout ça demain, veux-tu ? »
Caprite sourit et se rendormit. Son mari se glissa à ses côté et plongea lui aussi dans le sommeil.
Le roi contempla son reflet dans le miroir. Un pli d'inquiétude barrait son front, des cernes pendaient sous ses yeux. Ses lèvres pincées d'insatisfaction et son ventre noué d'appréhension. Il se força à sourire puis secoua la tête. Rien à faire, il ne retrouvait pas sa bonne humeur. Satanée cérémonie ! Pourquoi ne pouvait-il pas choisir sa femme comme n'importe quel autre homme ? Pourquoi fallait-il qu'il choisisse entre des jeunes filles qui ne voyaient là qu'une façon de devenir riche et célèbre ? Ne pouvait-il pas aimer une femme sans se dire qu'elle n'était pas la sienne ? Que son amour pour elle n'était pas légal ?
« Vous m'avez appelé Majesté ?
- Elyodnace est-il arrivé ?
- Non Majesté. »
Le roi soupira. Comment pouvait-il le nommer conseillé si Elyodnace n'était jamais là quand il en avait le plus besoin ? Pourquoi refusait-il de s'installer en ville ?
« Combien y a-t-il de prétendantes ?
- Une petite cinquantaine.
- Comment sont-elles ?
- Pardon ?
- Décris les moi ! Laquelle trouves-tu plus belle ?
- Je … Je ...
- Il y en a bien une qui t'a fait tourner la tête plus que les autres. »
Le roi sourit de l'embarra de son serviteur lorsqu'un soldat entra dans le salon.
« Et toi, s'exclama l'homme à la couronne, laquelle des candidates trouves-tu la plus belle ?
- La fille du Duc d'Hyur. On aurait dit une nymphe avec ses boucles blondes.
- En voilà un qui ne se gène pas.
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