Juste pour un peu de lait
Cette journée aurait pu être basique. Mais il a fallu que ce matin, je m'aperçoive qu'il n'y avait plus de lait pour le petit-déjeuner. Donc, d’un comme un accord, ma famille encore présente à la maison, au lieu de partir pour nos écoles et lieux de travail respectifs, s’est équipée pour les terres chaudes.
Partir pour les terres chaudes, c'est s'armer de tout son courage et de toute sa détermination. Car pour nous, petit peuple orange, la vie n'est jamais vraiment facile. Nous vivons dans le froid du Nord, isolés de tout et ignorés de presque tous. Une fois par mois, un convoi de marchandises nous apporte notre nourriture, nos vêtements et nos accessoires de vie. Seulement, en dehors de cette livraison, si quelque chose vient à manquer, il nous faut aller le chercher par nous-même dans les terres chaudes. Long et périlleux voyage. Alors, pendant un mois, il vaudrait mieux ne manquer de rien. Cependant, n'allez pas croire que la vie en est plus simple pour autant. Les terres froides du Nord, elles aussi, sont dangereuses et y habiter, c'est prendre le risque de mourir à chaque instant. Seulement, le petit peuple orange ne peut vivre dans un endroit plus chaud que celui-ci. Alors, « partir pour les terres chaudes » n'est pas tout à fait exact. Nous prenons cette direction mais nous nous arrêtons toujours avant que le climat ne devienne trop hostile.
En chemin, il nous fallait prévenir mon petit frère, déjà parti à l'école. Nous nous sommes arrêtés loin du bâtiment et nous nous sommes cachés derrière des talus de neige. L'école était attaquée par un phoque.
« J'y vais, annonce le grand, et je le ramène. »
Aucun des parents ne s'y est opposé.
Mon grand frère s'est précipité vers l'établissement et a disparu très vite derrière des morceaux de glace de l'édifice en train d'être détruit. Il a dû facilement trouver le petit car quelques secondes après, ce dernier venait vers nous. Le phoque ne nous voit que comme des fourmis qui grouillent à ses pattes. Il n'a donc prêté aucune attention à la petite boule de poils orange qui s'écartait des autres. Malheureusement dans son élan de démolition, la queue du phoque a emporté le grand sur son chemin.
« Continuez sans moi ! » crie-t-il avant de se fracasser contre le bâtiment puis, avec les débris, au sol. Nous n'avons pas attendu en vain qu'il se relève. Nous avons quitté les lieux sans attendre. Demain, il faudra reconstruire l'école.
Et nous voilà repartis vers les terres plus chaudes bien décidés à rapporter du lait à la maison, lorsque papa nous a arrêtés.
« Un ours. » Qui dit ours dit faire un grand détour ou se cacher en attendant qu'il s'en aille. Les ours ne nous aiment pas, nous sommes des tâches dans leur paysage. S'ils nous voient, ils nous réduisent en miettes. Alors quand papa s’allonge au sol et commence à se recouvrir de neige, nous faisons de même. Sauf le petit, il poursuit sa route bien orange sur le tapis blanc et la toile bleue du ciel.
« Il n'y a pas d'ours. Je n'ai rien entendu. »
Moi non plus je n'avais rien entendu. Mais d'expérience, je sais qu'il vaut mieux ne pas prendre de risque, en cas de doute. Expérience que le petit ne possède pas encore.
Il y avait bien un ours.
Nous avons profité de la diversion que procurait mon petit frère pour reculer en rampant et contourner le chemin de cet ours.
La suite jusqu'au début des terres sans neige s'est bien déroulée. Jusqu'aux cris de rapace qui retentirent des hauteurs. Les phoques détruisent nos constructions, les ours nous prennent pour des intrus, les rapaces pour leur nourriture. En général, on s'en protège par la même technique qu'on se cache des ours. On plonge dans la neige en se recouvrant de celle-ci. Sauf que là, notre précieuse alliée ne tapissait plus le sol. Alors, l'autre solution est d’espérer courir assez vite. Ma famille a laissé des vélos sur les terres sans neige. Cela nous permet de nous déplacer plus rapidement. Et cela nous permettra peut-être de semer le rapace. Je remarque avec plaisir que nous courons tous les trois dans la même direction. Les parents m'ont bien éduquée, même réflexion, même réflexe.
Nous enfourchons nos vélos à temps. Mais maman et papa poursuivent dans une autre direction. Je constate avec joie que mes parents peuvent encore me surprendre. Tant mieux, sinon ce qu'ils seraient ennuyants.
« Continue, m'informe maman. On va attirer son attention.
- On se retrouve à la maison, déclare papa. Avec le lait !
- C'était une question ? » terminé-je pour leur faire savoir que j'avais compris.
Je n'ai tout de même pas pu m'empêcher de suivre le rapace du regard. Quand je l'ai vu du coin de l’œil, plonger en piqué vers la direction où mes parents étaient partis, j'ai accéléré mon coup de pédale. Il n'était pas question de s'être donné tout ce mal pour rien, pas si près du but.
J’arrive enfin aux abords de la boutique. Un ruisseau s'écoule calmement. Je m’arrête pour récupérer et me rafraîchir. Un peu d’humidité glacée est bien agréable quand l’étouffante chaleur des terres chaudes commence déjà à se faire ressentir. Quand je me redresse, ce n'est plus mon visage que j’aperçois dans les reflets du ruisseau. Une petite fille me dévisage. L’eau contourne ses boucles de feu pour se perdre dans le puits sans fond de ses yeux de jais. Elle me donne l'air d'être onirique et pourtant, un soupçon de réalité scintille au gré de la lumière qui ricoche sur les remous. Alors je comprends que toute cette journée n'avait qu’un unique but : délivrer un message à cette petite fée des eaux. Seulement, je ne la connais pas. Je ne sais pas d'où elle vient, où elle va et pourquoi, ce qu'elle a déjà enduré et ce qui l'attend dans l'avenir… donc je fais au mieux. Je fais avec ce que je suis et ce que j'ai vécu aujourd'hui.
« Bonjour petite fille, c'est parfois compliqué n'est-ce pas ? N’abandonne pas, quels que soient les obstacles sur la route. Si tu sais où tu vas, poursuis ton chemin. Et n'aie pas peur de tes choix, qu'importe ce qu'en disent les autres. Si tu sais qu'ils sont bons, ils le seront. Sois courageuse petite fille ! »
Le gérant de la boutique fut très content de me voir. Comme à son habitude, il me donna deux bouteilles de lait, me taquina sur le fait que sans ma famille son affaire ne tournerait pas et je repris le trajet du retour. Chance pour moi ? J'ai pu rentrer sans problème à la maison. C'était tellement calme que c'en était presque inquiétant !
Vous allez me dire que ça fait beaucoup de dangers pour un peu de lait. D'autant plus que, dans trois jours, le convoi de marchandises arrivera. Sauf que dans ma famille, on adore le lait et que pour rien au monde on s'en passerait. Et puis, la vie peut être tellement courte parfois… pourquoi se priver de petits plaisirs ? Pour les repousser à plus tard, un plus tard hypothétique dont on ne peut jamais être sûr de l’existence ? De plus, le petit peuple orange est un peuple chanceux. Nous sommes un peuple imaginaire, un peuple de rêve…
Aussi, en poussant la porte de la maison, je n’ai pas été surprise que le petit me saute dans les bras, que le grand récupère les deux bouteilles de lait et que les parents me félicitent de mon retour fructueux. Nous avons pu prendre un petit-déjeuner digne de ce nom.
Aube Sélène
Décembre 2016
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